La Guadeloupe, terre d’énergies et de rencontres inspirantes

En descendant du bateau, je reprends les rênes de mon aventure. Voyager en voilier c’est accepter de suivre un rythme imposé par la vie en communauté, les décisions du skipper, son choix de l’enchaînement des mouillages. Nous nous déplaçons par petits sauts de puce rapides entre chaque île. Cela demande de penser le peu de temps à terre, de prévoir les déplacements, et même d’organiser les excursions. Cette manière de voyager ne me convient pas entièrement. J’ai besoin de ralentir. De laisser respirer le voyage dans l’inconnu et la spontanéité. De prendre le temps de découvrir ce que cache la côte lorsqu’on descend du bateau. Briser l’entre soi de l’équipage et me laisser inspirer par des rencontres inattendues.

Sur le bateau, l’idylle des premiers jours et la joie de se retrouver non seulement entre copaines mais en plus en majorité féminine s’estompe lentement. J’ai du mal à trouver ma place au milieu de la romance naissante qui se déroule sur notre voilier. Me retrouver au cœur de cette parade nuptiale me donne l’impression d’être une figurante dans le voyage d’une autre. La perspective de prendre le temps d’explorer la Guadeloupe et de vivre pleinement mon aventure comble le petit pincement qui demeure dans mon coeur de rebrousser chemin aux portes de l’Amérique latine.

La Guadeloupe se caractérise par des ailes de papillon qui scindent visuellement et géographiquement l’île en deux parties distinctes. D’un côté Basse Terre avec ses mornes qui touchent le ciel, ses cascades qui coulent sur ses flancs, ses couchers de soleil irréels depuis les anses sous le vent, sa forêt tropicale qui s’éparpille entre les routes sinueuses. De l’autre, Grande Terre avec le foisonnement de ses industries, la réputation de ses activités nautiques, le fourmillement de sa capitale, le dynamisme de ses infrastructures. Je me fais rapidement happer par la vibration de la Basse Terre et ne ressens pas l’appel d’aller explorer l’autre partie de l’île, pourtant si différente et variée. Le hasard de la vie me conduit d’ailleurs à garder mon pied à terre à Vieux Habitants, depuis lequel je gravite.

En descendant du bateau, je rejoins le lieu du woofing où je vais rester quelques semaines. Le terrain est magnifique : en haut d’un morne, avec vue sur la mer et au milieu de la verdure. La nature est luxuriante, le jardin regorge de plantes, d’arbres fruitiers, notamment de délicieux corossols, de fleurs, de légumes, d’herbes aromatiques. Il y a aussi quelques poules et une plante qui attire les colibris devant la citerne d’eau. Au milieu, un espace commun tout en bois avec une cuisine ouverte donnant sur des hamacs face à la mer. Il y a une douceur dans ce lieu dans laquelle il me tarde de m’enrober.

Les volontaires arrivent et partent, mais toustes, ou presque, ont traversé la mer en voilier. Nous partageons les lieux de vie, les courses, la cuisine, les trajectoires de voyage. Le soir, la table s’anime autour d’un jeu de société ou d’un karaoké. 

Sur cette île, chaque personne qui croise ma route est tout aussi inspirante que la précédente. Je ne sais plus où donner des conversations. Ces interactions élèvent mes neurones et habillent mon âme. Il y a une évidence dans chaque rencontre, une intensité dans chaque discussion, un foisonnement à chaque échange.

La créativité prend mille visages et ses traits s’incarnent chez chaque personne que je rencontre : il y a celle qui ramasse des coquillages pour les enfiler sur ses oreilles, celleux qui tendent des fils au milieu du salon, y font sécher leurs vêtements, celui qui fait de la batterie le jour et de la poésie la nuit, les voyageur·euses gagnant leur vie sur des bateaux entre deux destinations, celle qui vit sur son voilier et le retape avant de naviguer, celui qui hypnotise les corps, celle qui chaque jour part admirer les baleines.

Au milieu de tout ça, je trouve rapidement mon bateau pour la transatlantique retour. Je rencontre le skipper, visite le voilier. Le trajet confirmé, l’esprit serein, je laisse s’écouler ces deux mois en Guadeloupe.

Les jours se marchent dessus, et trois semaines plus tard, mon woofing se termine. Je descends de mon morne, passe quelques jours chez les copaines. Les jours se transforment rapidement en semaines.

A deux, nous partons randonner sur le GRG1. Le sentier nous entraîne dans la forêt tropicale. Elle escalade les montagnes. Nous la suivons lentement. Nos chaussures pleines de boue s’empêtrent dans la terre molle. Nos cuisses durcissent à chaque montée. Les hautes marches glissent. De part et d’autre, des racines et des branches auxquelles se hisser. La pluie nous poursuit toute une matinée. La gadoue fait graviter mes fesses vers la terre.

mais
le chant de la forêt
nos confidences en lisière de cascade
les cimes qui se cachent à nos côtés
le charme des plantes du sentier isolé
et
les montagnes sur nos yeux
nos deux hamacs dans les refuges
l’eau enfin filtrée et si vite renversée
le vent qui glisse entre la nuit 

La forêt nous aspire. Elle respire dans nos jambes. Couvre le bruit des cerveaux. Parenthèse hors du monde trop vite écourtée. Deux journées plus tard, notre randonnée nous ramène déjà sur des routes connues, vers des visages familiers, dans des pièces aux murs cloisonnés.

Un midi, je rejoins un ami à Sainte Anne pour partager le repas avec ses parents. Nous partons ensuite sur le sentier côtier le ventre plein d’accras de morue, de colombo de poulet et de poisson, de corossol, de jus de bissap et d’abricots du jardin. Je repars avec un sac rempli d’accras et de jus, partagés le soir même avec les copaines.

et puis
sur les flancs du monde
surgissent
des ombres au visage enchanteur
et tourne sous les paupières
l’hésitation passagère
car la peur asservit les cœurs
dont on a perforé l’artère
mais si tu plonges les pieds joints
que tu autopsies ton âme 
les voix sourdes à l’intérieur
se réveillent lentement
elles mâchent les étoiles
recrâchent les angoisses
dans l’espacement des jours 
une porte grince et s’entrebaille
un chuchotement de l’oreille
des genoux qui s’emmêlent

Une nuit, je me lève avant le soleil, monte dans un ferry pour Marie Galante, m’accorde un moment rien qu’à moi. Dix jours plus tard, à mon retour en Guadeloupe, je retrouve les copaines. Nous reprenons un quotidien marqué par des retrouvailles devant le coucher de soleil, des concerts et des jams, des barbecues sur la plage qui parfois s’éternisent en bivouac, des randonnées vers des cascades, des parties de tarot, de pétanque et de riquiqui, des joints que l’on se passe et se repasse, des films commencés bien trop tard devant lesquels quelqu’un·e s’endort, des ventres pleins de bokits et d’agoulous, de planteurs et de ti punchs mangue-banane, des slacklines tendues au-dessus de la mer, du sable ou de l’herbe, des tenders de poulet pour le dîner et des gâteaux vite fait pour le petit déjeuner, des trajets en voiture sur les routes serpentines, des fêtes aux confins de la nuit sur de la dub et du reggae.

Dans ce cercle, toustes prennent soin les un·es des autres, s’encouragent haut et fort, s’accueillent joyeusement même si c’est en dernière minute et qu’il faut s’entasser à six dans le double de mètres carrés. Ici, bienveillance rime avec entraide et amour avec partage.

Sur cette île des Antilles, il y a une énergie qui enveloppe les âmes, les connecte entre elles en les faisant tournoyer. Il y a une beauté qui ouvre les cœurs, capte la lumière à chaque coucher de soleil, rythme la chaleur des journées. Il y a des milliers de projets qui fleurissent dans les bouches, naissent dans les mains, relient les envies.

C’est une vitalité qui se ressent plus qu’elle ne s’explique, qui se cristallise dans la bonté des gens, dans le partage et l’entraide, dans les activités variées.

Dans la dernière voiture qui me prendra en stop sur cette île, on me dit que nombreux sont ceux qui ressentent l’énergie qui habite la Guadeloupe. On me dit que certaines personnes sont de vieilles âmes, qu’elles ont longtemps voyagé dans le temps et l’espace. On me dit que lorsqu’un pays nous appelle, lorsqu’un lieu résonne comme une évidence dès qu’on y pose un pied, c’est sûrement parce que notre âme y a déjà voyagé. Je trouve qu’il y a une beauté à se sentir chez soi là où on est déjà allé sans le savoir. Je crois que la Guadeloupe est remplie de vieilles âmes qui se reconnectent à elles même et se connectent entre elles. Elles diffusent une énergie qui flotte au dessus des monts, pénètre la terre et se dilue dans la mer. Je crois que de cette île rejaillit la puissance de l’énergie de toutes ces vieilles âmes qui vibrent ensemble, à l’unisson, et enveloppent celleux qui ouvrent leurs cœurs et leurs yeux.

certaines rencontres marquent
d’autres inspirent pour toujours

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