Traversée Saint Martin – Açores

Ma deuxième traversée de l’Atlantique s’avère fort différente de la première. Le bateau, l’équipage, les conditions, l’ambiance: tout semble en tous points opposé.

Alors que le bateau de la traversée aller était petit et rudimentaire, celui-ci est confortable et spacieux. L’intérieur est très lumineux, les espaces de rangement s’éparpillent dans chaque pièce, la cuisine est toute équipée, des canapés moelleux composent le carré au centre du bateau, il y a deux douches que nous pouvons utiliser chacun·e quotidiennement, et même parfois de l’eau chaude. Tout cela donne l’impression d’être dans un appartement sur l’eau.

L’équipage est composé de trois autres femmes, toutes dans la trentaine, du skipper et moi. Entre nous cinq, l’ambiance est joyeuse, énergique et bienveillante. Chaque jour, les filles capturent notre quotidien avec leur caméra. Elles montent des vidéos, publient sur les réseaux. Les cales du bateau remplies à ras bord de plus de nourriture qu’il n’en faut, nous prenons la mer un mardi, sous la chaleur de Saint Martin.

A peine parti·es, juste avant la tombée de la nuit, une latte de la grand voile se déchausse de son boîtier. Il faut aller au mât, et rapidement réparer avant que la nuit ne se glisse dans l’interstice du boîtier, qu’elle n’empêche les yeux de travailler. Mais la mer est calme et douce ce soir là. Le soleil finalement se couche alors que nos mains achèvent de s’activer. La nuit, un oiseau au plumage noir et au bec allongé choisit de se poser à l’arrière du voilier. Il nous accompagnera pendant nos quarts, jusqu’au réveil du jour.

Les premiers jours, le vent se cache dans un autre coin du monde. Différentes voiles habillent le bateau pour tenter d’aspirer le moindre précieux souffle. Nous utilisons notamment le code zero, une voile dont la grande surface de toile nous permettra de raccourcir la distance qui nous sépare de notre escale aux Açores. Mais la voix rauque du moteur recouvre bientôt la mélodie apaisante des vagues, des voiles et du vent, et bourdonne dans nos oreilles de jour comme de nuit.

La mer des sargasses dans laquelle nous nous trouvons semble bien porter son nom ; ces algues constamment nous environnent. Elles flottent à la surface, s’amassent jusqu’à former de grands parterres immobiles que nous devons traverser. De temps à autre, certaines s’accrochent à l’hélice, nous ralentissent d’autant plus. Une rapide marche arrière permet de les rendre à la mer.

Lors de ces premiers jours de pétole, nous nous lançons dans des recettes que jamais je n’aurais imaginé réaliser sur mon bateau de l’aller : burgers, tiramisu, fajitas, poulet coco côtoient un gâteau au chocolat, pour fêter un anniversaire à bord. La vie en communauté se resserre rapidement autour de parties de tarot endiablées et d’apéros quotidiens sous le soleil caribéen. Discussions, musique et éclats de rire émanent régulièrement du cockpit, ou de l’intérieur des cabines.


Le peu de vent couplé au calme de la mer et à la chaleur environnante nous incite à immerger nos corps dans l’océan. Par deux fois nous y allons. Une simple corde à l’arrière du bateau, et nos doigts pour s’y aggriper. Des kilomètres sous nos pieds et du bleu pour tout horizon. Tout est si plat que nous arrivons même à faire quelques séances de sport, lorsqu’il ne fait pas trop chaud.

Les journées s’enchaînent sans se ressembler : une fois les sargasses derrière nous, nous lançons la canne à pêche quotidiennement. Un matin, une daurade coryphène se balance au bout de l’hameçon. Sa belle couleur verte devient vite grise hors de l’eau puis tachetée de jolis points bleus. Nous la dégustons en sashimi le midi et cuite au four le soir. Alors que nous levons les filets sur le pont, l’ombre d’une baleine apparaît à l’arrière du bateau.

Pendant mon quart de nuit, un grand bruit surgit dans mon dos. Ca claque, ça fouette. Quelque chose a lâché. L’écoute du génois s’est détaché de son winch. Il faut à nouveau border la voile, et surtout aller à l’avant du bateau pour la passer de l’autre côté du balcon. Attachée au bateau, les vagues dans la figure, les pieds dansant au rythme de la gîte, attention à ne pas glisser, la nuit qui avale tout et le vent qui souffle.

De l’aube jusqu’à la tombée de la nuit, nos mains se relaient à la barre. Le pilote automatique consomme beaucoup d’énergie. Aussi, en plus de nous occuper plusieurs heures par jour, nous économisons l’énergie en barrant. C’est l’occasion de se perdre dans l’immensité de la mer, de faire méditer ses yeux dans tout ce bleu, d’écouter livres audios, podcasts ou musique.

Notre vie à bord est toujours marquée par des repas savoureux. Tous les deux jours une salade de fruits frais rejoint nos estomacs. Le matin c’est parfois crêpes, pancakes ou oeufs-patate-bacon. Le midi, nous nous partageons une salade composée. Nous manquons rarement l’apéro, avant d’enchaîner sur des plats chauds tels que gratin, blanquette ou lasagne. Il y a toujours quelqu’un·e pour proposer un carré de chocolat, un biscuit aux noisettes, une barre de céréales, un thé ou un soda. Nous fêtons la moitié de la traversée avec une tartiflette.

Au début du trajet, la chaleur nous picore les pores. Un jour, le pantalon remplace le short pendant les quarts de nuit. Une couverture reste sur la banquette la nuit, recouvre les corps qui se relaient dehors toutes les deux heures. Le soir ne se conçoit plus sans un pull. Bientot, barrer en maillot n’est plus une option.


Soudain, une journée plus intense succède au calme plat. La mer se déchaîne, la houle se replie rapidement sur elle-même, les vagues s’enchaînent si vite qu’il est difficile de barrer, de manger, de se déplacer. C’est aussi la journée que j’avais choisie pour faire ma lessive. La première journée où le soleil ne brille pas et où le sel de la mer se cristallise sur le navire. Mes habits tentent de sécher à l’arrière du bateau, rentrent se mettre à l’abri, puis retournent dehors en fin d’après-midi.

Souvent, les journées filent plus vite que la distance ne s’accumule derrière nous. On s’étonne des après-midi qu’on ne voit pas passer. On cherche les heures qu’on a pas pu savourer. Régulièrement, et de manière aléatoire, nous décidons d’avancer d’une heure, pour racourcir le fuseau horaire qui nous sépare de notre destination.
Il y a toujours quelque chose à faire : cuisiner, faire la vaisselle et le ménage, barrer, lire, discuter, faire du crochet, remplir une grille de mots fléchés, écouter de la musique seul·e dans ses écouteurs ou toustes ensemble sur le pont, admirer la mer, se baigner dans l’océan, faire une sieste, rester éveillée pendant son quart, se doucher, jouer au tarot et au code name, manoeuvrer, régler les voiles, faire du sport, pêcher, regarder les baleines, admirer des éclairs qui zèbrent le ciel, écrire, suivre notre tracé sur polarstep, compter les jours jusqu’à l’arrivée, regarder une série, se perdre dans ses pensées.

Un matin, l’une de nous monte tout en haut du mât. La drisse de code zero – qui permet de hisser l’une de nos voiles avant – est bloquée dans une poulie. Pendant près d’une heure, elle reste perchée à plus de 20 mètres de haut, à s’accrocher au mât. Elle y prend des photos, défait des nœuds de sa seule main libre, fait d’autres nœuds toujours de cette même main, tente d’écouter ce qu’on lui crie depuis tout en bas et qui peine à parvenir jusqu’à ses oreilles qui frôlent les nuages. Elle parvient finalement à démêler les nœuds, nous permettant de pouvoir continuer d’utiliser cette précieuse voile avant.

A l’arrivée des Açores, le vent tombe à nouveau, la mer devient d’huile. Ce coin de l’océan fourmille d’espèces océaniques. Les dauphins se succèdent, jouent avec l’étrave à l’avant du navire, chassent devant nos yeux, ou font des sauts qu’on ne soupçonnait pas possibles. On ne compte plus le nombre de galères portugaises. Des formes non identifiées passent non loin de nous.


Nous profitons de ce calme pour faire un ménage en profondeur de l’intérieur et de l’extérieur du bateau. La dernière nuit avant notre arrivée, on peut même discerner le reflet des étoiles sur la surface de l’eau. A notre réveil, l’île de Flores, ses montagnes verdoyantes, ses falaises qui se couchent dans la mer surgissent devant nous. Après 18 jours de navigation, nous voici aux Açores!

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