10 jours en bivouac à Marie Galante, l’île apaisante

5h du matin. Je me lève dans le noir. Celle qui dort dans le salon vient juste de partir à petits pas feutrés pour aller travailler. Nos ombres se croisent dans la chaleur de l’aurore. J’ouvre le portail, laisse la clef dans la boîte à gants de la 206. Souvent, voiture et porte d’entrée restent ouvertes, facilitant la circulation des ami·es. Le dernier souffle de la nuit enserre mon pouce tendu vers le ciel. La première voiture fait demi-tour pour moi. Je roule pendant près d’une heure avec Henri Claude qui me dépose au terminal du ferry. Dans le bateau, je termine ma courte nuit. A peine arrivée, tu me donnes rendez-vous à la place du marché. Nous passons trois jours ensemble. Nos discussions s’effleurent entre la plage et notre abri. Trois nuits nous encerclent. Nos hamacs accrochés à l’aide d’un bâton de sorcier se balancent côte à côte.

Ces dernières semaines, entourée des copaines bienveillantes, j’ai révisé mes nœuds de hamac, plié dans un recoin de ma tête les conseils avisés, testé les astuces des un·es et des autres, annoté sur les pages de mes carnets les plages à bivouac, mémorisé les jolis spots reculés. J’apprends à reconnaître les mancenilliers, ces arbres à la sève, aux feuilles et aux fruits toxiques sous lesquels il faut éviter de s’abriter en cas de pluie. Chargée de bonnes ondes, la quatrième matinée de mon arrivée, je prends le sentier qui contourne l’île depuis sa côte ouest.

Sourire aux lèvres, le chemin plat se déroule sous mes pieds. A ma gauche la mer et ses dégradés de bleu. A ma droite la campagne et ses vaches immobiles. Je me perds dans un complexe industriel, le sentier se prolonge derrière le grillage qu’aucune porte ne perce. En milieu de journée, une pause baignade déjeuner s’impose sur une plage désertée. De petits dessins de tortue s’alignent sur la branche sur laquelle je fais sécher mon maillot. La route reprend son cours, je traverse une forêt, repère un endroit pour la nuit. Je le dépasse et pénètre dans le petit village de pêcheurs. Dans un magasin de bricolage, j’achète une large bâche et des bouts de ficelle. De retour au spot, je prends le temps de penser mon installation, m’y reprends plusieurs fois, place mon hamac sous la bâche. La pluie perlera dessus toute la nuit, douce et remplie d’espoir bleu.

Le lendemain matin, entre les gouttes du ciel, je replie le campement, rejoins à nouveau Saint Louis. Les courses des prochains jours pèsent lourd sur mon dos. Je longe la mer, contourne des pointes, découvre un chemin forestier débouchant sur une longue plage de sable blanc. Peu de pieds la foulent pourtant, à part un joggeur et un couple se baignant nu. L’anse suivante est plus touristique. Je pose mes affaires, m’isole dans ma bulle, laisse l’après-midi couler lentement. Une session de yoga et une baignade au coucher de soleil clôturent cette deuxième journée. Les touristes vident la plage. Seule, j’installe mon hamac sur mon premier carbet. Au-dessus du sable abandonné et de mes yeux écarquillés, des étoiles chavirent dans le noir. Les bateaux au mouillage éclairent le haut de leurs mâts, rivalisant de leur blanc. Mes paupières se ferment sur le calme environnant.

Un couple venant se baigner aux aurores croise mes yeux encore endormis. Mes premiers pas de la journée retrouvent une forêt. Sur la plage d’après, je rencontre un promeneur et son chien. Nous partageons une discussion avant de se quitter à l’entrée d’une mangrove. Les kilomètres suivants s’avèrent moins intéressants. Faute d’entretien, le bitume a avalé le sentier côtier. Un scooter me klaxonne, la fille accrochée à l’arrière me fait un grand signe de la main et un immense sourire. Et plane sur mes lèvres une douceur bienheureuse. La route est droite, longue et pentue mais peu de voitures la traversent. Je trouve un restaurant pour acheter de l’eau et arrive pour le déjeuner sur une plage reculée. En plein vent, la mer lance des rouleaux qui s’écrasent sur le corail, rendant impossible ma douche quotidienne dans la mer. Quelques cocotiers se regardent en penchant. A l’arrière de cette anse sauvage, un renfoncement se dessine, dans lequel je me glisse. Un sentier s’écarte sur la droite, une forêt prend racine sur la gauche. La forêt est pleine de recoins où se lover. J’y pose mon hamac, profite d’un repos loin du monde tout l’après-midi, sans être dérangée. La nuit se pose doucement sur les arbres et le campement. Les bruits de la forêt enchantent mes tympans. Des petites lueurs percent entre les feuillages : quelques lucioles espiègles jouent à se courser dans le noir. Au loin, les vagues de la mer ronronnent continuellement. Je me laisse bercer dans un sommeil profond.

Je quitte tôt la plage sauvage et ses rouleaux, emprunte le sentier côtier qui a enfin repris ses droits. Il longe des falaises isolées que personne ne visite, plonge dans des forêts solitaires où personne ne randonne, tourne dans des campagnes reculées que personne n’habite. Les vaches sur mon passage tournent curieusement la tête, sans broncher ni bouger. Des heures durant, c’est seulement l’île, la nature et moi. Mais il faut bifurquer du sentier, acheter à nouveau de l’eau pour les deux prochains jours. Le sentier grimpe en haut d’un morne. Mes mollets et la chaleur et la pente qui se déhanche et mon souffle qui rétrécit. Je débouche sur la campagne, le restaurant en face de moi. De l’eau fraîche, un soda et un gentil monsieur qui m’accompagne à la petite épicerie un peu plus loin. Je redescends le morne chargée de 3 litres d’eau. Les épaules plus basses que les genoux. Il faut faire des pauses, souvent, déposer le sac un peu, repartir encore. Le paysage sauvage défile devant moi et aucun être vivant sur mon chemin. 25 km plus loin une pointe dévoile l’Anse Feuillard, sa cabane sur le sable, son vent qui hache les environs, sa forêt accueillante en bordure de sentier. Je m’enfonce dans ses branches, étire mon hamac, diffuse ma musique. Un meuglement me sort de ma rêverie : un troupeau de vaches me dévisage à quelques pas de là. Je patiente quelque temps : ont elles prévu de partir ou resteront-elles pour la nuit ? Elles ne semblent pas décider à partir. En regardant alentour, je me rends compte que je suis installée en plein milieu d’une zone de bouses de vaches. Je déplace le campement vers un coin où elles sont plus éparses, sous une canopée accueillante. Cette fois, je ne place pas la bâche au-dessus de ma tête, je veux respirer à l’air libre, sentir le vent m’effleurer – le ciel est dégagé. La soirée se clôture par un tour sur la plage à admirer la mer, et plus tard les étoiles. Au chaud dans mon hamac, j’écoute le souffle du vent se mêler à celui des vagues, j’admire les lucioles virevolter juste au-dessus de moi. Puis la nuit me prend tendrement dans ses bras.

Au réveil, je prends mon temps. J’ai besoin de repos après cette longue journée de marche chargée. Et puis, cet endroit fait chavirer mon coeur. Je me fonds dans mon cocon, fait chanter mon enceinte, tournoyer mon stylo et mes pensées, danse dans la forêt, profite de mon hamac. Je replie le campement en milieu de journée, marche deux ou trois heures, arrive à la plage des galets. C’est ici que tu as établi ton campement deux ans et demi durant. En arrivant, je retrouve une forêt, mais celle-ci est plus clairsemée. Je m’y enfonce, pleine d’espoir de dénicher à nouveau un petit coin parfait, mais cette fois je ne trouve pas mon bonheur. Je tourne, passe et repasse aux mêmes endroits, explore encore plus loin, mais je n’ai pas de coup de coeur. Mon instinct me susurre de continuer. Je longe la longue plage, en quête d’une autre entrée vers un coin accueillant qui ne tarde pas à arriver. Le prochain renfoncement débouche sur un endroit aménagé, qui a été habité. La disposition est parfaite pour bivouaquer : il y a un foyer pour le feu, un rondin pour s’asseoir, un autre qui fait office de table, des noms gravés ici et là pour terminer la déco. J’ai tout de même l’impression d’arriver chez quelqu’un. Je préfère le charme des endroits sauvages, la satisfaction d’y dénicher un spot parfait et d’y créer un petit cocon juste pour moi. Je me demande si c’est toi qui a aménagé ce bel endroit. Tu me diras que ton campement était établi un peu plus loin, à l’abri des regards indiscrets, mais que nombreux sont ceux ayant vécu ici, au ‘campement des surfeurs’. A nouveau, je délaisse la bâche pour une nuit à la belle étoile. Aujourd’hui encore, la pluie a la courtoisie de ne pas me visiter. Chaque soir je me couche un peu plus tôt. Chaque nuit, je récupère à Marie Galante le sommeil égaré en Guadeloupe.

La nuit chasse une autre matinée et je repars sur les sentiers peu fréquentés. Le vent souffle toujours autant sur ce côté de l’île. Le sentier se rétrécit. Il longe les falaises bordées par la mer, tournoie entre les pierres mâchonnées par le sel. Je déplace prudemment mes pieds, évite d’être déstabilisée par le poids de mon sac. La route finit par avaler le chemin. Le réseau sur mon téléphone revient, et Capesterre apparaît. La civilisation se jette sur moi, les voitures me dépassent, le goudron reprend ses droits. Plusieurs conducteurs se garent sur le bas côté, proposent de m’emmener. Mais mes jambes continuent de me porter pour clôturer mon tour de l’île à pieds. En début d’après-midi, je débouche sur notre plage sur laquelle tu viens juste d’arriver. Je te partage mes aventures et ma joie. Tes ami·es défilent, se rejoignent pour une partie de beach volley. Je retrouve F., que tu m’avais présenté le jour de mon arrivée. Nous parlons à nouveau d’astrologie, décortiquons mon thème astral. Le soleil arrive en fin de course et F. me demande où je dors cette nuit. J’ai prévu de retourner seule à notre abri car tu dors chez un ami. F. propose alors de m’héberger à quelques pas de là.

Avec son chat Tigrou, F. vit en autonomie. Dans son jardin se cotoient papayes, mangues, corossols, tomates, laitues, maracudjas, bananes, giromons. Un immense et majestueux fruit à pain surplombe le tout. Nos paroles nous emmènent jusqu’à Brest, en passant par Roland Garros, elles voyagent vers des compétitions de planche à voile, la paix intérieure, la méditation et l’alimentation, le fait de ne plus faire ses courses au supermarché, de vivre pieds nus, de renoncer à la voiture, touchent aux bouleversements profonds et à l’aventure de la vie. Au petit matin, F. m’initie au Qi Gong et nous dégustons des fruits du jardin avec une crêpe maison.

A Marie Galante, je n’aurais pas dérogé aux rencontres inspirantes initiée en Guadeloupe. Chaque connexion me traverse profondément. Mais mes randonnées et bivouacs solitaires ont aussi fait rayonner mon cœur. Et puis, il y a une douceur sur cette île que personne ne dérange. Il y a un charme environnant. Un souffle sur terre en bordure de la mer, une respiration dans les lignes des monts, un apaisement entre les pas de la forêt. Ici, je me sens connectée. Alignée tout autant que vivante. Je marche la bouche par dessus la tête. Je dors les yeux dans le ciel. J’explore des parties de moi-même avec une sereineté que j’aimerais capturer dans un recoin de mon corps pour en avaler la clef. A Marie Galante, j’ai bivouaqué en solo pour la première fois. Et je n’aurais pu rêver d’un cadre plus merveilleux pour oser me lancer.

Commentaires

Laisser un commentaire