3 mois en vadrouille sur les routes de France

Mi juillet, Ariège
En Ariège, on est monté entre ami•es au sommet des montagnes. On a rafraîchit nos membres dans des grottes s’enfonçant très loin toujours plus loin. Notre route a croisé celle de chevaux sauvages et de vaches au collier bleu roi dont la clochette accompagnait continuellement chaque mouvement. 
Sur un marché de créateurices, des carnets illustrés s’accrochent sur des rétines pour rejoindre le fond d’un sac. A la criée publique, le long de l’allée centrale entourée de platanes, l’un clame tout fort ce que d’autres ont griffonné sur des bouts de papiers. Une annonce au micro nous guide vers une guinguette où l’on sert des limonades ananas et des kombucha combava. Dans les toilettes sèches, on a tendu des tissus cosmiques et éparpillé des guirlandes, tandis que sur scène, des musiciens sans cesse se relaient.

Un soir, après une chasse de géocache, tu sors un marqueur rose de ta banane. De tes doigts assurés, tu traces un arbre sur un espace en plein milieu du pont. Le stylo passe dans ma main : un court poème s’inscrit non loin de ton dessin.

Toujours, la chaleur de l’après-midi cogne sur nos peaux. Au bord de la piscine, nos mains manient les cartes d’un jeu galactique, nos bouches scandent des syllabes qui tentent de rentrer dans des grilles de mots fléchés. Le soir, nous relaxons nos corps dans un jacuzzi sous le ciel étoilé des Pyrénées crachant du reggae. Une nuit, une violente tempête emporte tout sur son passage – l’imposant parasol cède même sous son souffle infernal.

Entre les murs de cette immense maison surplombant l’horizon, nos discussions dansent durant des heures entre la chaleur du jour et le creux de la nuit. Dans la chambre aux deux lits doubles, je clos toujours mes yeux avant les tiens. Parfois, j’entends depuis le fond de mon sommeil grincer la porte ; ton corps sortir – et plus tard revenir.

Fin juillet, Tarn et Garonne, Lot, Aveyron, Corrèze
Les routes ariégeoises s’engouffrent bientôt dans d’autres départements. Nous explorons leurs sentiers, remontons lentement la France. Le soir, nous plantons la tente près d’un lac ou d’une rivière rafraîchissante. Toujours, deux arbres accueillent la toile du hamac et entre ses plis la douceur de nos siestes. Les nuits étoilées se succèdent. Un orage parfois s’immisce dans le souffle d’un nuage.

Dans le village engagé de Saint Antonin, des slogans placardés sur une porte en bois ancienne et imposante retiennent notre attention. Un peu plus loin, une guinguette au coeur d’un écrin de verdure longe l’Aveyron dans lequel nous nous baignons. Une tablette de chocolat oubliée dans le frigo et une partie de ping pong plus tard, et nous voilà repartis.

La dernière voiture nous dépose au village de Laguépie, où l’une de nos conductrice nous informe quelques heures plus tôt de la tenue d’un festival d’art de rue féministe. Le long du fleuve, en contrebas d’un château éclairé le soir s’enchaînent concerts, spectacles et diffusions de courts métrages dans une ambiance familiale. Minuit disperse les derniers badauds et laisse place à un magnifique emplacement pour notre tente. Nous partageons les environs avec un chat noir des plus mignons et le lendemain matin avec des pêcheurs aussi peu matinaux que nous.

A Figeac, un passant nous aborde sur la place centrale puis nous offre un café. Avec lui, on discute de voyage, de théâtre de rue, des lacs de la région. A Gramat, nous partageons une limonade avec notre conducteur du moment. La brume de fatigue qui s’accumule dans ma tête cet après-midi là m’empêche de me souvenir des bribes de cette discussion. Les voitures s’enchaînent et nous déposent en fin d’après-midi à Gluges où nous pensons passer la nuit. Au pied des falaises, le long de la Dordogne, nous déposons les sacs, nous immergeons dans l’eau rafraîchissante. Les grilles de mots fléchés s’enchaînent jusqu’à l’heure du dîner et de délicieux burgers/frites rejoignent les tables de pique-nique à l’orée de la plage. La lune est basse et floue ce soir là.

Non loin de Brive-la-Gaillarde, nous sommes pour la première fois pris•es en stop par une auto-école. Dans la forêt d’Arnac Pompadour, au bord d’un étang de pêcheurs où l’on nous a déposé, la soirée se déroule entre le bercement du hamac et la visite d’un chat timide. Plus tard, des araignées au corps petit et rond et aux pattes longues et fines grimpent sur la couverture disposée devant la tente. Elles escaladent nos pieds, nos jambes et nos mains. Soudain le cri d’une chouette fait taire tout alentour.

Le lendemain, un bus nous roule de Limoges vers Paris.

Début août, Bruxelles & Paris
A Bruxelles, je retrouve des rues et des visages connus sous un soleil que rien ne semble pouvoir perturber.
A Paris, je laisse se reposer mon corps. Je ne sors que très peu dans le tumulte des rues.

Mi août, Corrèze
Depuis mon retour en France, mes plantes de pieds n’ont foulé que des pelouses décolorées, ne laissant que des brins d’herbes jaunis par le brasier du soleil. De la Bretagne à l’Ariège, de Bruxelles à l’Aveyron, j’ai traversé des paysages qui gardent trace des chaleurs accablantes, des rayons menaçants.

Le feu brûlera désormais toujours dans les prairies en été

Mais en Corrèze, se déploient devant moi des manteaux verdoyants, des arbres semblant sains, des feuilles ayant récemment côtoyé l’eau de pluie.

Dans ce département, je me déplace de lac en lac. Je commence par celui de Châteauneuf-la-Forêt en bordure de la ville. Je continue au lac de Viam dont l’assèchement se lit à l’œil nu sur ses berges. Son eau sert notamment à alimenter le plus touristique lac des Bariousses par lequel je termine. J’apprends qu’ici, la plupart des lacs sont artificiels ; je découvre que tous sont dotés d’un camping où s’entassent l’été de nombreuses familles. Mais en m’aventurant sur la rive opposée, je trouve toujours des endroits isolés parfaits pour bivouaquer.

J’admire l’éclipse solaire depuis un bord de lac, avant que soleil et lune ne soient grignotés puis mangés par les pins de la colline. Derrière le mont, le pic de l’éclipse se confond avec le coucher de soleil. La nuit n’englobe pas ce coin de lac avant que ne vienne son heure, mais dans mes oreilles résonne le volume sonore de la nature qui se tait progressivement. Les oiseaux pourtant proches ne transpercent plus de leurs chants les environs. Seul un nuage de moucherons bourdonne faiblement à quelques mètres de ma tête. Devant mes yeux, la noirceur et l’immobilité de l’eau me renversent le visage, comme si à l’intérieur on y retenait son souffle.

Ma promenade du matin débouche sur une voiture donc la conductrice était aussi une admireuse d’éclipse. Nous partageons nos ressentis et une partie de la route jusqu’à un café qui accueille nos discussions. L’après-midi, je découvre un nouveau lac. Je dispose mon paréo sur une plage pratiquement désertée. La nuit chasse le paréo, laisse place à une tente.

Brive la Gaillarde accueille nos retrouvailles. La tournée des lacs continue en duo. Suivant la recommandation de notre rencontre à Figeac, nous posons la tente au lac du Causse, où nous restons deux nuits dans un petit cocon entre les arbres et le chemin des cyclistes. La journée, nous empruntons le sentier pour aller nous baigner, mangeons des glaces et des pizzas à la guinguette à côté, profitons du hamac. Le deuxième soir, le vent souffle sur les arbres au dessus de nos têtes, il plie les branches sous le battement du tonnerre et les zébrures des éclairs.

Notre direction générale est celle d’Aurillac, mais sur le chemin, nous nous laissons surprendre par les rencontres, le hasard et l’intuition. À la sortie du lac du Causse, un chauffeur de navette nous prend à son bord. Sans nous dévoiler où nous nous dirigeons, il assure connaître un endroit parfait pour bivouaquer. Il nous dépose à Vayrac, en bordure de Dordogne, où nous trouvons un spot idéal pour tente et hamac. Ici comme ailleurs, le niveau de l’eau est bas, il faut s’allonger pour pouvoir s’immerger.

Le lendemain, c’est journée canoë. A la location, on nous assure qu’on a le temps, qu’on ne peut manquer le rdv 18km plus loin, en fin de journée. Alors nous laissons les heures se grimper dessus avec désinvolture. Nous retrouvons Gluges et ses falaises imposantes, nous arrêtons ici ou là, dès que nous le désirons. En fin de journée, les petites rapides qui parsèment le parcours ne nous intimident plus. L’une d’entre elles aura pourtant raison de nous. A son approche, nous nous rendons compte – un peu tard – qu’elle s’enfonce presque verticalement dans l’eau. Nous tentons de repousser la racine de l’arbre à ses côtés afin de prendre de l’élan et nous en éloigner. Mais à peine nos mains sur l’arbre, une fraction de seconde et soudain tout bascule : canoë, bidon étanche, pagaie, nos corps encore surpris et nos pieds qui ne touchent plus le fond. Une pagaie prend le large, part se faire emporter par les flots. Une minuscule berge nous permet de remettre le canoë à l’endroit, rattraper une chaussure qui tente de suivre la pagaie, faire le deuil d’une gourde rouge avalée par les fonds, tenter de mettre fin au fou rire qui s’accroche dans les gorges et les bouches. Les aller-retours pour retrouver la pagaie s’avèrent inutiles et assurément nous ne serons plus à l’heure pour la navette du soir.

Fin Août, festival d’Aurillac
Bientôt, nous quittons la Dordogne. Nous rejoignons Aurillac, pour le festival des arts de rue. On y retrouve les ami•es, on y croise par hasard notre rencontre de Figeac. Les spectacles s’enchaînent entre tours de magie déroutants, pièces de théâtre sur la Guerre de Troie ou sur la nécessité de la résistance militante, acrobaties frôlant les nuages. Nous écumons les parcs, croisons un bateau pirate transportant à son bord des musiciens qui rassemblent les foules, un spectacle de méduses, des concerts engagés, une friperie avec sérigraphie sur place, un banquet d’outre-tombe qui fait couler les larmes des participant•es.

Début septembre, Avignon
Dans un château aussi grand que l’amour qu’il accueille le temps d’un weekend, des liens officiellement s’unissent sous des regards embrumés et des paumes de mains qui se joignent. Des cœurs éclatent dans des poitrines de tant de bonheur et des mots bienveillants naissent sur des lèvres, résonnent dans des micros, s’impriment dans les rétines, fleurissent dans les oreilles.

Début septembre, Saint Emilion
Deux ter, un bus de nuit et un tronçon en stop plus tard, me voici à Saint Emilion. Pendant deux semaines, les sécateurs qui prolongent nos mains coupent des grappes tandis que nos jambes se plient et se déplient à travers les allées de vignes.

Dès 7h30, à deux par rang, chacun•e d’un côté de la vigne, on avance en rythme, on tente de couper les grappes le plus rapidement possible tout en évitant de sectionner nos doigts et ceux de notre binôme. Régulièrement, on entend des voix proches ou lointaines crier ‘PORTEUUUR’, on voit des paniers qui se déversent dans des cagettes, ces mêmes cagettes rejoignent le tracteur que l’on distingue au loin, à l’autre bout de la rangée. Souvent on change de binôme quand on change de rangée. Toujours de la musique émerge d’une enceinte, parfois même de plusieurs, alors nos oreilles peinent à distinguer les sons entre eux.
A 10h c’est pause chocolatine, on repose les jambes quelques minutes, ça roule des clopes et aussi des joints. Des odeurs de menthe émanent parfois dessous nos pieds, envahissent nos narines. Sur certaines parcelles, des bouloches provenant de plantes restent accrochées à nos vêtements, il faut passer des heures ensuite à les arracher avec véhémence.
A la pause du midi, les bouches mastiquent des salades composées tandis que les jambes s’allongent et que les yeux se reposent. Soudain, un cri surgit de nulle part : « on reprend dans 5 minutes »! Le temps d’un pipi, remplir la gourde, retrouver panier et sécateur, c’est déjà reparti! L’après-midi s’étire plus ou moins facilement. Les jambes gémissent, les genoux s’affaissent, les dos souffrent alors que les grappes s’amassent. Sans cesse il faut se baisser, puis se relever, marcher quelques pas, se baisser, et se relever. Il y a plusieurs techniques : certain•es tentent de préserver le dos tandis que d’autres préfèrent épargner les genoux. Quand les jambes n’en peuvent plus, elles s’octroient une pause à terre. Il faut être stratégique, s’asseoir uniquement s’il y a des grappes en nombre suffisant. Le plus dur reste de se relever. Parfois, des jambes s’assoient à califourchon sur les paniers. Il y a moins de distance à parcourir pour se redresser.
En fin de journée, les corps fourbus retrouvent les tapis posés à terre sur lesquels s’allonger. Certain•es s’étirent, toustes soufflent et se relâchent. Les joints circulent, comme à toute heure. Ici, ça fume du soir au matin : dans les vignes entre les rangs, sur le camp, dans les hamacs, après le dîner au coin du feu.
Après la journée de travail les corps grincent. Crient. Chaque jour, je me demande si mon corps tiendra jusqu’au lendemain. Rarement a t-il autant souffert. Cuisses, mollets, genoux, lombaires, tout hurle de douleur. Les ampoules s’accumulent sur les mains, entre les doigts. Les coupures de sécateur hachurent la peau ; le jus de raisin prend un malin plaisir à s’y engouffrer, laissant des traces sombres sur chaque blessure. Chaque pas, chaque marche, chaque mouvement devient souffrance. Après la douche, il me faut un temps de repos, allongée dans la tente. Laisser souffler les muscles, leur assurer que jusqu’au lendemain matin, ils devront peu s’activer. Le soir, nous mangeons rarement avant 22h. Il faut attendre que les travailleureuses du tri et du chai finissent leur journée – pour partager le repas. Alors pour patienter, on se retrouve au coin du feu. Ça partage des tisanes et des liqueurs faites maison. Le repas terminé certain•es veillent plus tard que d’autres.

Le weekend est pour certain•es l’occasion de se reposer, tandis qu’il me permet de retrouver des amis rencontrés en Guadeloupe, qui se trouvent à Bordeaux. Ensemble, on parcourt la ville en vélo, les quais de nuit surgissent soudain devant nos roues après que nos jambes aient dansé sur de la dub dans le splendide lieu des Vivres de l’art. Je retombe aussi sur une fille et son père qui m’avaient pris en stop en Guadeloupe pour un long trajet.

Après cette interlude, je retrouve Saint Emilion, copaines, panier et sécateur. Chaque journée ressemble à la précédente tout autant qu’elle s’en démarque.
Et puis, il a les journées chaudes. Les journées où rester en plein soleil sans effort est déjà douloureux. Les températures dépassant les 35 degrés, sous lesquels il faut pourtant travailler. Certain•es accumulent les coups de soleil, ont la peau qui pèle.
Il y a aussi les journées de règles. Où le ventre se tord en crampes, les jambes sont lourdes et le bas du dos douloureux. Où il faudrait s’allonger, mais pourtant nous devons continuer.
Et puis, il y a les petites nuits où le sommeil se cache à l’autre bout du pays.
Malgré tout, on se lève tôt dans le froid du jour encore endormi. Il faut prendre sécateur et panier, aller de rangée en rangée.

Ce qui fait tenir le corps et l’esprit c’est l’ambiance bienveillante. La solidarité, l’entraide entre collègues, la gentillesse des propriétaires. Les bonnes énergies du lieu, les gens aux petits soins, l’entre soi revigorant, la nourriture préparée avec amour, les discussions auprès du feu.

L’avant dernier jour, une journée infinie nous attend. De 7h30 à 20h, nos mains s’agitent, les sécateurs coupent, les grappes s’amoncellent. Une rangée en appelle une autre. Puis une autre. Et toujours une autre. Les genoux se tordent, ne répondent plus, j’ai peur qu’ils se cassent d’un coup sec. Alors, à bout de forces, il n’y a d’autre option que celle du craquage. Des cris de guerre et des fous rires s’élèvent depuis le fond des vignes. Ils rythment nos pas, nous aident à continuer, nous font avancer. Les ventres se tordent de rire dans les rangées droites et longues infinies. Alors que la nuit grignote déjà les dernières heures du jour, les derniers paniers enfin se vident dans le ventre du tracteur.

La dernière après-midi est destinée à la préparation de la Gerbaude, la fête traditionnelle qui célèbre la fin des vendanges. Un festin s’organise : les tables se remplissent de plats faits maison, les bouteilles de Saint Emilion s’amoncellent, les invités s’entassent autour du feu de camp. La nuit s’engouffre dans le ventre de la fête. Lorsque je reprends la route le lendemain matin, les plus téméraires n’ont pas encore fermé leurs paupières.

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