Il y a encore quelques semaines, nous ignorions tout de l’existence les uns des autres. Aujourd’hui, sur un petit voilier d’une dizaine de mètres, nous partons à trois traverser l’Atlantique. Notre skipper estime la traversée à 21 jours, nous en mettrons le même nombre.

Ici, je m’abandonne totalement à l’océan. Je passe des jours, des heures, des semaines à contempler la mer et ses moindres mouvements. Je laisse mes pensées divaguer et se courir après, bercées par l’avancée incessante des eaux. Toute autre activité se trouve en tous les cas restreinte : au bout de quelques jours, mon Spotify, empli d’un catalogue de musiques et de podcasts minutieusement téléchargés, décrète qu’il nécessite la terre ferme pour daigner fonctionner. Bien entendu, j’ai oublié de télécharger la moitié des livres achetés sur ma liseuse. J’en ai tout de même deux, dont un que je n’apprécie qu’à moitié. La batterie solaire qui recharge Starlink, nous permettant d’avoir internet à bord, n’a jamais fonctionné. Pas de distraction de ce côté là non plus, aucun contact possible avec les proches ou le monde extérieur, ni de renseignements sur les prévisions météo. 21 jours dans une bulle à trois, loin du vacarme du monde, proche du silence alentour. En immersion totale dans notre jardin intérieur.


Notre bateau est un petit voilier en acier avec un intérieur en bois. Tout a été pensé et créé sur mesure et le résultat est tout à fait charmant. A bord, l’équipement est simple, le confort rudimentaire et la vibe écolo-hippie, ce qui n’est évidemment pas pour me déplaire. Les ressources sont précieuses, nous devons être économes pendant la traversée. En ce qui concerne la gestion de l’eau, il n’y a pas de dessalinisateur. Cela implique que tout le stock doit avoir été calculé et préparé en amont, les réservoirs remplis, et que l’eau doit être utilisée avec parcimonie. La vaisselle se fait à l’eau de mer dans un seau que nous accrochons au gréement lorsque le temps s’y prête, et que nous plaçons sur le seuil de la cuisine si le temps le commande. Il n’y a pas de douche, donc nous utilisons le même procédé pour nous laver à l’arrière du bateau, avec une finition à l’eau douce. Se retrouver nue, sur une surface instable, face à l’immensité de l’océan s’avère être une expérience nouvelle, libératrice et singulière. Bien sûr, se doucher ainsi n’est possible que si les vagues ne se marchent pas les unes sur les autres, alors il faut être stratégique et parfois prendre son mal en patience pendant un jour ou deux, et parfois beaucoup plus.



Côté cuisine, nous n’avons ni four, ni frigo. Une gazinière de camping suffit pour tout préparer. La première semaine, nous nous offrons le luxe de manger des fruits et légumes frais. Les boîtes de conserves s’amoncellent ensuite peu à peu. Nous faisons l’économie de la viande et de l’alcool durant tout le trajet, ce qui ne bouscule aucunement mon quotidien.
Enfin, pour ce qui est de la navigation, le mot d’ordre est : traditionnelle. Nous n’avons ni radar, ni AIS, ce qui signifie que l’on ne peut se fier qu’à notre vision acérée, de jour comme de nuit, pour détecter tout autre navire et éviter une collision. Au bord de l’eau, des traces de mâts ou des lumières se devinent parfois dans le lointain. Souvent, pendant des jours et des nuits, personne pour partager avec nous cette étendue bleue.
Pour barrer, nous avons un traçeur GPS qui nous indique notre cap et notre vitesse, et le bateau est équipé d’un régulateur d’allure. C’est une girouette fixée à l’arrière du bateau reliée à une pale immergée dans l’eau qui actionne le gouvernail. Lorsque la girouette détecte un changement de vent, la pale déplace le gouvernail et adapte le cap. Cela permet de ne pas consommer d’énergie, contrairement à un pilote automatique, et de bien régler son cap en fonction du vent. Mais le régulateur d’allure ne fonctionne que lorsque le vent est suffisant, qu’il n’est pas trop changeant et que les vagues ne lui font pas perdre la tête. Les trois premiers jours, et presque autant de nuits, le vent est timide ; nous devons nous relayer constamment pour barrer. De jour, chacun·e assis d’un côté du gouvernail, on se l’échange naturellement. La nuit est plus exigeante, il faut rester éveillé·e et concentré·e toute la durée de son quart.

Pendant presque une semaine, les vagues ne nous laissent aucun répit. Ça claque de partout, ça tangue de nulle part, ça fait valser objets, corps, pensées, passé, mollets, ça ne berce plus, ça envoie valdinguer. Le sommeil se hachure, on ne sait plus si l’on dort, si la nuit nous berce dans ses bras ou si nos yeux nous jouent des tours : est-ce qu’on rêve éveillé? est-ce qu’on dort endormi? le sommeil nous répare-t-il? Est-ce que l’on s’assoupit, seulement? Il faut dormir sur le dos, oublier les côtés qui désarticulent le corps. Parfois, on pense que l’on recule ou que l’on prend de la hauteur en direction du ciel. Une symphonie nouvelle s’élève chaque nuit de la coque, que nos corps accompagnent malgré nous, en mouvements saccadés. Des voix venues du fond de l’océan nous chuchotent des mystères en une langue étrangère. Entre le grondement des eaux et le tintamarre de la vaisselle, s’élèvent parfois des rires enfantins, des grognements masculins ou des enchantements féminins.
De jour, mes membres découvrent de près les recoins du bateau. Des vagues, imprévisibles, toujours, nous font passer d’un bord à l’autre du navire, sans demander notre avis. Des bleus s’invitent sur ma peau, colorent des parties de mon corps.

Il y a des jours où la mer ne se sent pas d’humeur à nous laisser lire ou écrire. Il y a des nuits où il faut tenir la barre pour s’assurer d’avancer droit. Nous consacrons chacun·e de longues heures à la contemplation. Seul·e·s, en duo ou à trois, l’océan nous avale. Son immensité nous fait ravaler notre salive. La somnolence nous accapare et, de concert en silence, nos pensées tirent des fils que nous ne demêlons pas nous-mêmes. Parfois, une conversation capturée en plein vol nous reconnecte à la réalité de notre huis clos sur l’eau. Nous entrouvrons chaque jour un peu plus les rideaux de nos vies. Des pans de nous-mêmes se déplient sous nos langues, se détachent lentement. Le temps, élégamment, se met entre parenthèses. Les jours coulent et glissent sans qu’on y prête attention. Un mardi saute sur un mercredi et le calendrier ne fait plus aucun sens. Les heures défilent sur la terre ; la mer n’en a que faire. Nous traversons des fuseaux horaires sans plus savoir quelle heure d’ici équivaut à là-bas. Les minutes s’emmêlent dans l’ailleurs qui ne se compte pas au présent. Seuls le soleil, la fatigue et la faim dictent nos horaires. Sur ce bateau-ci, les quarts de nuit ne se divisent pas de 20h à minuit, de minuit à 4h, de 4h à 8h, mais du coucher du soleil à je suis fatigué·e, de je prends la relève à je suis fatigué·e, de je prends la relève à je suis fatigué·e. Les quarts de 4h s’acourcissent si le sommeil nous coure après. Ils s’allongent si nous courons après le sommeil. Ils sont presque toujours marqués par la présence de plancton luminescent aux abords de la coque, ces petites paillettes vertes que l’écume déplace. On ne compte plus le nombre de poissons-volants qui s’échouent sur le bateau. Une nuit, l’un deux atterrit sur mes genoux. Et puis la mer nous avale de nouveau. Son mouvement hypnotique nous ressasse en nous même. Les vagues de l’océan trouvent leurs miroirs dans nos écritures internes.


Une nuit, la pluie nous rince jusque dans le creux de nos os. Les nuages ont mangé les étoiles. Il n’y a rien d’autre que nos yeux braqués sur le traçeur GPS et nos doigts aggripés à la barre. Ce soir, la nuit est égoïste. Ce soir, l’obscurité dure une éternité. Quand le jour laisse enfin poindre le bout de ses timides rayons, un ciel ennuagé encercle nos figures concentrées. Les vagues enfin se calment et nous poussent doucement vers notre destination. Mes jambes m’entraînent naturellement à l’avant du bateau. Elles accompagnent le mouvement du navire qui semble surfer sur l’eau.
Après deux jours de répit, la pluie s’invite à nouveau dans la nuit. La nuit se tire dessus, elle nous attrape dans ses bras, nous serre si fort que rien ne peut se frayer un chemin dans l’interstice de son étreinte. Son souffle nous chatouille la nuque, sa proximité nous étouffe, et, enfin, la clarté apparaît. Un camaïeu de gris se déplie sous nos yeux. La pluie nous environne toute la journée. Elle tombe parfois par petites gouttes sages, souvent par lourds torrents incessants. Les vagues aussi veulent être de la partie ; certaines surgissent de nulle part et s’écrasent sur nos visages. L’eau est partout : au-dessus de nos têtes, en-dessous de nos pieds, entre les plis de nos vêtements de pluie. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits tout est détrempé. Le bois du bateau retient l’odeur de la pluie. A nouveau, en continu, il nous faut reprendre la barre. Barrer en plein cœur de la nuit, sans mieux y voir qu’une taupe dans son terrier, au milieu de la pluie et des bourrasques de vent est loin d’être évident. Mes débuts ne sont pas concluants. Et puis, à force de pratiquer, je comprends les nuances et réduis les écarts entre les chiffres sur le traçeur GPS. De jour, la pluie rend la mer magnifique : elle se pare d’un manteau de perles qui glisse sur son dos nu.

Sur un bateau, chaque jour est similaire : préparer à manger, faire la vaisselle, admirer la mer, adapter la voilure, garder un œil sur le cap, admirer la mer, barrer si nécessaire, admirer la mer, admirer la mer. Parfois lire et écrire, retoucher ses photos, admirer la mer. Chacun rattrape le jour les heures de sommeil arrachées à la nuit. Les jours se ressemblent ; il y a toujours quelque chose à faire et toujours rien à faire.
Sur un bateau, chaque jour est différent. L’océan est d’un bleu vif aux heures vagabondes, d’un bleu roi lorsque tout se déchaîne. Il tire sur le gris quand la mélancolie s’installe, vire au noir lorsque l’obscurité fait loi. Les vagues tantôt s’entremêlent violemment, tantôt se laissent passer poliment, ou jouent entre elles comme des enfants. Il y a les nuits noires étoilées. Il y a les nuits blanches de la lune.


Les jours suivants sont incertains : tantôt nuageux, tantôt partiellement ensoleillés. La nuit on se fait parfois à nouveau surprendre par la pluie, un vent qui siffle nos oreilles ou des vagues infernales.
Cela fait maintenant 10 jours que nous sommes dans notre huis clos sur l’eau. Les journées de pluie laissent place aux nuits cernées, et je me réveille un matin complètement sonnée, avec l’impression de n’avoir pas dormi durant plusieurs semaines. La fatigue me roule dessus. Dormir est presque impossible quand tout tangue et siffle et cogne et rugit du dedans. Le déchaînement des éléments s’invite jusque dans nos cabines. Mes muscles aussi sont las, las d’être aussi peu mobilisés. Nos corps se retrouvent toujours assis et très peu en mouvement. Ce qui me manque le plus en mer, est de pouvoir marcher. Bouger. M’étirer. Faire du sport. Alors, je me tiens de plus en plus debout, et je fais les cents pas sur place. Des montées de genoux, des étirements de yoga.
Viennent ensuite les jours où la mer se disperse de tous les côtés. Les vagues agitées veulent voir par delà l’horizon, elles prennent de la hauteur et certaines montent jusque 5 mètres. Dans le creux de leurs reins, nous grimpons puis descendons, grimpons puis descendons. Alors que la mer s’affole, le soleil s’emmêle les pinceaux entre les nuages.


Les actions anodines dans la réalité terrestre revêtent une complexité certaine sur une embarcation en mer. Il faut s’organiser pour préparer à manger. Ne remplir la casserole qu’à moitié pour éviter que toute l’eau ne se renverse par terre. Ne pas sortir tous les ingrédients d’un coup sous peine de ne pas savoir où les ranger et que chaque vague les emporte à l’autre bout de la cuisine. Privilégier la cuisson dans un seul contenant pour ne pas rajouter de la vaisselle. Essayer de se cogner le moins possible, de se pas se faire soi-même renverser. Lorsque le bateau tangue, au moins une main doit être réservée pour se tenir quelque part. Tout devient alors un travail d’équipe : je te passe mon assiette avant de m’asseoir et de la récupérer, voici, une à une, les épices à ajouter, donne moi ta tasse de thé, tu vas tout faire renverser. De même pour la vaisselle, il faut être au moins deux, à trois c’est encore mieux : un·e pour récurer, un·e pour sécher, un·e pour ranger.
Être ici, seul·e·s sur ce bout d’océan me parait toujours irréel, même après deux semaines. Les heures de méditation avec vue sur la mer prennent toujours autant de place dans notre quotidien. Quand nous ne devons pas rester concentré·e·s pour barrer, nous laissons nos pensées errer, notre cerveau s’aérer. Nous revenons à l’essentiel et aux besoins primaires : manger quand le ventre s’éveille, dormir quand les paupières s’emmêlent, laisser le temps nous englober, le soleil nous brunir et la pluie nous mouiller. Souvent le silence environne nos pensées, parfois de la musique jaillissant du cockpit accompagne notre déroulé interne et notre plongée en nous-même. Nous sommes dans un autre espace-temps. Un espace infini. Un temps élastique.


Au détour d’un autre horizon de bleu, le régulateur d’allure se casse. La nuit qui s’ensuit souffle des rafales d’environ 40 noeuds. Alors chacun tient la barre le temps que dure son quart. Le lendemain, nous le remplaçons par une pale bricolée avec quelques bouts de bois qui fera parfaitement l’affaire. La pluie nous accompagne jusqu’aux portes des Antilles, avec tout de même quelques belles journées pour clôturer notre traversée.
Pendant près de dix jours, nous n’avons aperçu personne d’autre sur l’eau. Presque personne dans l’eau, à part des poissons-volants par centaines, quelques bilocéphales en début de parcours, et des galères portugaises en fin de traversée. Ce sont des animaux marins, dont la partie flottante ressemble, selon moi, à une jolie pince à cheveux rose, dont les tentacules, pouvant mesurer jusque 10 mètres de long, sont très urticants. Pendant près de deux semaines, la mer ne nous a pas permis de nous laver. Mais étrangement, lorsque le soleil ne tape pas trop fort, le corps ne semble pas transpirer. Se doucher ne devient plus indispensable.



En résumé, nous avons eu des conditions aussi variées qu’inhabituelles. La mer, le vent et le ciel nous ont laissé peu de répit, et pourtant j’ai adoré ces trois semaines sur l’eau. Il y a eu finalement peu de monotonie dans toute cette monotonie.




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