D’aussi loin que je me souvienne, et même bien auparavant, tu as toujours adoré la mer. Tu l’as tant aimé, qu’il y a fort longtemps, tu en as fait ton métier. Tu t’es fait appeler par un surnom, signifiant panier de pêche en breton. Cette nouvelle identité a usurpé ton prénom, te reliant à jamais à l’océan. Tu as toujours habité au plus proche des embruns, quand tu ne voguais pas sur les flots. Lorsque tu t’appelles à moi, tu apparais sur ton bateau sur lequel tu nous emmenais pêcher les maquereaux. Aujourd’hui, la vie grignote ton énergie, mais chaque jour qui te le permet, tu rends visite à la mer, pour la saluer et admirer sa beauté.
Quelques semaines avant mon départ, j’apprends que toi aussi, des années auparavant, tu as traversé l’océan. Ces semaines sur un voilier étaient-elles autant spéciales pour toi qu’elles le sont maintenant pour moi? Qu’as tu ressenti entouré de tout ce bleu et du calme dans ton esprit? Étais-tu aussi charmé que je le suis par le tracé d’un poisson-volant sur la surface de l’océan?
J’imagine que toi aussi un sentiment de liberté te traversait dès que tu quittais la terre et que tu prenais la mer. Que celle-ci t’accaparait, que tu la contemplais sans te lasser, que sa force méditative te captivait, et ce, des jours d’affilé. Peut-être la voyais-tu également comme une immense toile mouvante, qui se plie et de déplie, dont l’inconstance des mouvements hypnotisait ton esprit. Pendant nos quarts de nuit, les mêmes constellations qui brillent sur mes sourcils éclairaient déjà tes pensées. Tu rêvais à quoi toi, sous les étoiles, au milieu de l’Atlantique?
As-tu remarqué comme la peau de la mer comporte des milliers de rides qui dessinent des écailles? Sais-tu quel pli de la vague enfante ces petites lignes? Où naissent-elles et où disparaissent elles? J’ai beau tenter d’en remonter le fil et de les suivre, je n’en décèle pas plus le début que je n’en devine la fin. Crois-tu qu’elles s’étirent tout le long de l’Atlantique ? Que toujours en mouvement, poussées par le vent, elles traversent les courants, courent sur l’océan, relient les coins du planisphère et tous les fuseaux horaires? Moi je pense que l’une d’entre elles s’est formée tout près de toi, entre les roches portsallaises et celles de la rade de Brest, qu’elle parcourt des kilomètres, qu’elle glisse pendant des semaines, qu’elle brave même des tempêtes pour te relier jusqu’à moi.


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