J’avais entendu de la Dominique que sa nature est époustouflante, qu’elle abrite plus de rivières que de jours dans l’année, qu’on ne compte plus le nombre de ses sommets qui touchent les nuages. Comme d’habitude à présent, j’aborde l’île par la mer. Il nous faudra deux jours pour y poser un pied sur terre. Nous passons d’abord notre temps sous l’eau, sur le bateau, à plonger et nager, à nous apprivoiser, à cuisiner et profiter de nos compagnies respectives sur ce nouveau bateau, dans ce cadre idyllique.
Avec nos masques et nos tubas, nous explorons le Champagne reef. A cet endroit, des sources volcaniques sous-marines réchauffent la mer et produisent de jolies bulles nacrées qui sortent des récifs coraliens. Elles me chatouillent le ventre lorsque je passe dessus, lorsque ma main les effleure. Loin d’éclater, elles se dédoublent, rient entre mes doigts, se tournent autour, jouent malicieusement entre elles. Je croise aussi la route d’un énorme baracuda à la bouche tombante et à la nageoire lente.


A notre retour, le vent se lève et le catamaran voisin dérive dangereusement vers nous. Nous quittons précipitamment les lieux, à la recherche du propriétaire pour le prévenir. Une rafale maligne passe sous le dinghy que nous trainons derrière nous et le renverse d’un seul coup. Le moteur a le temps de goûter à l’eau salée. Il faudra plusieures réparations et quelques essais infructueux de démarrage dans un petit port de pêche avant de s’assurer de son bon retour parmi nous.
Le troisième jour, nous rejoignons le sentier de la randonnée du Boiling Lake. Arrivé·es sur place, un guide n’est pas seulement recommandé, il nous est imposé. Après 5h d’une magnifique randonnée à travers la jungle d’abord, les flancs de montagne ensuite, une rivière aux reflets irréels enfin, nous atteignons le lac et ses bulles nettement plus imposantes que celles de la veille. En son centre, elles bouent à plus de 400 degrés. On les aperçoit à travers la fumée qui entoure le lac en contrebas. Il nous faudra seulement 2h pour rejoindre notre point de départ ; celui qui freinait notre rythme à l’aller avait rebroussé chemin avant les descentes boueuses et escarpées de la randonnée.



Aux Trafalgar falls, nous rencontrons Manon, et partageons avec elle un bain frais loin des regards touristiques, ainsi que des discussions de vie loin des sentiers tous tracés.
Notre chemin croise ensuite celui d’un petit bar de plage où je me serai bien enlisée quelques jours de plus. Le jour on y déguste des cocktails au rhum en faisant des parties de dixit, d’échec ou de cornhole. La nuit, on déguste du poulet grillé en écoutant un karaoké. Je garde cet endroit dans un recoin de mon coeur.
Avec Ana, nous parcourons deux des quatorze segments qui composent le Waitukubuli trail. Au bord des sentiers, la tête dans la forêt, nos doigts se rafraîchissent dans une rivière, nos pieds sautent sur des galets, nous refaisons le monde et tentons de nous y inscrire, d’un même élan. Sur le retour, nous insérons nos jambes dans la mer pour les faire respirer, puis les disposons à l’arrière d’un pick up pour les faire sécher au vent.

A Portsmouth, nous profitons d’un moment entre filles, et partons explorer les hauteurs de cette île qui ne se vit pas à plat. Assoiffées, nous sirotons une boisson fraîche dans un jardin à l’arrière d’un petit bar d’habitués. Son propriétaire, Joseph, nous abreuvre de shots aux cent ingrédients, qu’il compose sous nos yeux. Le lendemain, il nous indique quels tournants enchaîner pour rejoindre le restaurant de sa soeur. Elle tire de sa bouche les ficelles de sa vie en nous regardant manger.
En Dominique, une nouvelle fait bouillonner mon coeur tout autant qu’elle transperce mon cerveau et renverse mon programme. Ma sœur se marie en septembre. La joie enlace l’anxiété et un bordel d’émotions s’installe en moi pendant plusieurs jours, plusieurs soirées, plusieurs nuits. Je suis face à une impasse; au fin fond de cette impasse aucun choix n’apparaît comme le bon.
Parce que ma sœur est l’une des personnes les plus importantes de ma vie. Parce qu’elle n’imagine pas le jour de son mariage sans que je ne sois la. Parce que rentrer pour ce mariage semble aller de soi pour tout autre que moi. Mais j’ai passé des mois à sillonner l’océan pour atteindre l’autre continent. Mais en septembre je sais que mon voyage ne sera pas terminé. Mais un aller/retour en avion ne fait plus aucun sens au cœur de ce voyage lent. Comment ne pas vivre comme une rupture ce retour prématuré en France? Comment faire le lien entre nos deux projets? Une dissonance commence à se jouer en moi. Elle se cogne contre mes pores, ne quitte plus mes pensées.
Avec ma sœur, nous communiquons. Je lui expose mon impasse ; nos larmes coulent à Paris, nos larmes coulent en Dominique, nos voix se tordent d’un bout à l’autre du téléphone. Il n’y a pas de solution à l’horizon.
Le lendemain soir, je me crée une bulle juste pour moi. Allongée dans le bateau, je stylote mes impressions, musicalise mes sensations, je rêvasse mes émotions. Et puis, comme venue de nulle part, une idée qui surgit. J’en examine les possibilités. Rapidement j’en fais le tour, j’en trace les contours. En quelques minutes, l’idée m’apparaît non seulement comme logistiquement possible, mais aussi comme l’évidence même face à mon impasse sans fond. Je ferai une transatlantique retour pour relier les Antilles à la France. Cette solution m’apaise, je me sens à nouveau alignée dans mon voyage et dans mon cœur. L’Amérique latine attendra. Le voyage, lui, continue.


Laisser un commentaire