Le lendemain de notre arrivée en Martinique, je débarque du bateau et rejoins directement Emma. Ma rencontre avec Emma date de quelques semaines avant mon départ pour Tenerife : elle m’avait contacté suite à une de mes annonces sur un groupe Facebook pour trouver un bateau. Emma souhaitait également faire une transatlantique, et se mettait en contact avec d’autres femmes ayant un projet similaire. Le hasard a bien fait les choses car elle habitait dans le même quartier parisien que ma sœur, chez qui je logeais à ce moment là. Nous nous étions retrouvées dans un café pour y faire connaissance, pour partager nos envies, nos appréhensions, nos projections de voyage. Le courant était bien passé entre nous. Et puis chacune avait trouvé son bateau et traversé l’atlantique.


Un jour, à Sainte-Lucie, je vois qu’Emma poste un message sur un groupe Facebook : elle est à la recherche d’un bateau pour la Martinique. C’est à mon tour de la contacter, et en quelques minutes, nous convenons que nous voyagerons ensemble lorsque j’arriverai sur l’île.
Pour rejoindre Emma, je choisis de faire du stop. Les voitures s’enchaînent rapidement et je la rejoins à Fort de France en environ une heure. Le lendemain, nous nous dirigeons vers le Nord. Le Nord de l’île est moins touristique que le Sud, plus montagneux et propice aux randonnées. Nous louons un airbnb en plein milieu de la nature et de la montagne. Il y a un grand jardin où nous cueillons des bananes pour le petit déjeuner. Nous les dégustons sur la terrasse en admirant les colibris butiner.

Avec Emma, nous empruntons un chemin derrière la maison où nous ne croisons presque personne. La vue se dégage sur la montagne Pelée, et du sentier déborde la jungle. Entre nous, les discussions se déroulent naturellement, nos ressemblances nous rapprochent, nos questionnements se répondent, nos luttes sont similaires. Voyager avec Emma, c’est voyager dans un univers qui m’est familier, c’est avoir à mes côtés une oreille qui me comprend, une confidente bienveillante.
On a randonné vers des cascades, on a laissé perler leurs eaux sur nos peaux, on a plongé nos corps dans la douceur de la mer. On a rencontré de grosses mygales velues et des crabes aux allures de dessin animé. On a dormi dans des lits toujours plus petits, levé le pouce sur des routes peu fréquentées. On a recroisé les mêmes personnes sur les sentiers de l’île.



Pour se rapprocher d’une randonnée qui nous fait de l’œil, nous quittons notre petit nid de verdure et louons un studio moins sympathique, mais idéalement situé au pied de la montagne Pelée. Le lendemain matin, nous commençons l’ascension. La montagne est réputée pour souvent garder la tête dans les nuages. Mais ce jour là, les nuées succèdent aux voiles légers qui s’estompent en s’avalant eux-mêmes, laissant nos yeux apercevoir les villes, les monts et la mer sous nos pieds. Le sentier de randonnée monte et puis descend, remonte et redescend. Une ambiance mystique emplit les lieux lorsque les nuages enlacent la montagne. Certains tronçons s’approchent presque de l’escalade. La beauté alentour transperce nos paupières. C’est aussi l’occasion d’en apprendre plus sur ‘la catastrophe de 1902’. Cette année la, une éruption volcanique décime en quelques minutes les 30.000 habitants de la ville de Saint-Pierre située en contrebas de la montagne.



L’ascension de ces 1397 mètres d’altitude nous aura prit six heures. Au retour, alors que je suis sous la douche, les murs semblent vouloir se rapprocher pour mieux communiquer. La porte de la salle de bain tente de sortir de ses gonds, des ongles longs pianotent contre son dos tandis qu’elle se cogne le nez contre le chambranle. Et tremblent les murs, tremble la porte, tremble la cabine de douche. Depuis le porche, Emma voit la maison s’ébranler. Ensemble, chacune de notre côté, nous avons vécu notre premier tremblement de terre.
Une semaine s’écoule et vient déjà le temps de se quitter. Les envies d’Emma l’entraînent vers la Dominique, tandis que les miennes m’implorent de prendre le temps en Martinique. Le temps nous accorde une ultime soirée car Emma me suit chez Anna et Ignaci, un couple de punks biélorusse/polonais qui m’avait accepté en couchsurfing. Chaque recoin de leur maison de Fort-de-France porte trace du génie artistique d’Anna. Ses peintures veillent sur nous dans la pièce où nous dormons.


Le soir, nous partons toutes les trois marcher dans la ville. On est samedi. Les rues sont vides. Une ville fantôme s’offre à nous. Nous arrivons dans un des rares bars ouverts. Il est loin d’être bondé. C’est un bar ouvert sur la rue. Nous nous asseyons au bar sur des tabourets trop hauts pour nous. La lumière tamisée accueille nos intimités dévoilées. Notre verre terminé, nous arpentons de nouveau la ville vide. Nos pieds nous mènent vers la plage. Elle se trouve en pleine ville, et pourtant au-dessus des palmiers, les étoiles brillent aussi fort qu’au milieu de l’océan. Une coque de bateau renversée accueille nos fessiers. Nos langues continuent de converser sur des adolescences dissidentes, des trajectoires diagonales, des souvenirs atrophiés. De nouveau, nous traversons la ville. La nuit l’enveloppe de ses longs doigts sombres. Nos pensées nous entraînent dans les méandres silencieux de nos ruelles personnelles. Je tente de graver dans ma mémoire interne le souvenir de cet instant partagé entre femmes dans la ville.

Après une nuit supplémentaire en couchsurfing, je suis contactée par Chloé et Honoré. J’avais rencontré ce couple lorsque j’étais sur le bateau de E. à Tenerife. Chloé et Honoré faisaient du bateau-stop sur les pontons et on avait sympathisé. Je les avais croisé par hasard quelques jours plus tard à l’autre bout de l’île. Venant tout juste de poster une annonce sur Facebook pour trouver un bateau reliant les Antilles à Amérique centrale ou latine, ils m’envoient un message pour me faire savoir qu’ils sont également en Martinique. Après leur traversée, Chloé et Honoré avaient prévu de s’installer ici quelques mois, trouver un travail saisonnier avant de repartir en transat retour. Ils viennent tout juste d’arriver dans une coloc où les autres chambres sont encore libres, alors ils me proposent de m’héberger quelques jours. Leur maison de trouve à deux pas d’une petite plage absolument pas fréquentée. Chloé et Honoré m’accueillent chez eux comme si on se connaissait depuis des années. On compare nos expériences de transat, ils me parlent de leurs expériences en saisons, on se découvre mutuellement, naturellement.
Un matin, les premières heures du réveil me transportent jusqu’à la plage. A peine assise, une chorégraphie se joue autour de moi. Des pêcheurs s’agitent, transportent une senne, ce grand filet qui drague les fonds marins et qui doit être tiré par une dizaine voire une quinzaine de personnes. Je propose mon aide ; on m’indique où me placer. Ensemble, nous remontons le filet. Des centaines de poissons sautillent dans la senne. On me propose de repartir avec quelques uns, je finis par accepter. Puis, J.C. me propose de poursuivre avec eux : un pêcheur a aperçu un banc de poissons un peu plus loin. Il est nécessaire de changer de senne, en prendre une plus grande, et se rendre sur le spot en bateau. Je les aide à sortir la nouvelle senne. Le long filet passe entre nos mains. Il faut éviter qu’il s’emmêle, ne pas se prendre les galets qui le lestent sur nos pieds nus. Nous partons en bateau ; à bord, on se partage une noix de coco. Deux plongeurs sautent à l’eau, tentent de repérer les poissons. Mais les courants ne sont plus en notre faveur, et la senne ne peut être draguée. Nous repartons et rangeons la senne. Je récupère mes affaires dans le salon d’un pêcheur, mes poissons dans le frigo d’un autre. Nous les écaillons et les évidons avec Honoré et les dégusterons toustes ensemble pour le dîner.


Malgré l’accueil hors pair de Chloé et Honoré, je me décide à rejoindre le sud de l’île, afin d’avancer dans ma recherche d’un bateau pour rejoindre l’Amérique centrale ou du sud.
Il y a une seule auberge de jeunesse dans le sud de la Martinique, à Sainte Luce, stratégiquement située proche du port. A peine un pied posé, je fais la rencontre d’Agathe et de Matthieu qui arrivent aussi de transatlantique, comme la moitié des gens séjournant ici. Au bout de quelques minutes, nous découvrons qu’Agathe a fait sa traversée avec Damien, que je connais de mes vacances en Bretagne. Le monde du bateau-stop est décidément bien petit.


Avec Agathe, nous décidons de former un binôme pour trouver notre prochain bateau. Au moment de notre recherche, Trump trumpise, lance des bombes, enlève un président et menace d’autres pays d’invasion. La voie maritime vers la Colombie semble de moins en moins sécurisée, et nous décidons d’orienter nos recherches vers l’Amérique centrale uniquement. Nous publions sur tous les groupes Facebook, les applications de navigation, nous imprimons notre annonce pour la placarder dans la marina.
Les premiers jours, je me laisse porter par un programme qui se construit tout seul avec les gens de l’auberge : randonnées, plages, snorkeling, barbecues, carnaval. On se déplace en stop, parfois on profite des voitures que certain·es ont loué. Quelqu’un·e lance une idée, partage ses envies, et une activité se crée à 2, 5 ou 10. La vie est douce et nous profitons de ces journées qui s’enchaînent sans se courir après, librement. On dort dans des hamacs, on profite des confitures de banane, de goyage et de mangue faites avec les fruits du jardin, on se baigne dans toutes les plages alentour. Je visite notamment la ‘savane des esclaves’, un musée sur l’histoire de l’esclavage en Martinique, qui retrace de manière très didactique et détaillée les différentes traites négrières, les conditions de vie pendant l’esclavagisme et son abolition. C’est l’histoire racontée du point de vue non pas du colon, mais du colonisé qui est proposée, ce qui permet de se questionner à nouveau sur la manière dont on raconte l’Histoire, et de remettre les choses en perspective.

Et puis, mon corps décide de prendre une pause. Est-ce la grippe ou la dengue qui m’enserre la tête et la gorge et qui courbature mes muscles? Toujours est-il que pendant plusieurs jours, mes pieds restent allongés dans le hamac ; ils ne partent plus explorer l’île et ses merveilles. Petit à petit, je reprends mes esprits. Et puis coup sur coup, nous recevons plusieurs propositions pour traverser la mer des Caraïbes : une traversée jusqu’en Colombie avec un couple de français, une traversée avec une famille jusqu’au Panama mais avec peu de possibilité de participer aux manœuvres et une traversée jusqu’au Mexique.
La première personne à arriver en Martinique est Vinny, du plan Mexique. Vinny est néo-zélandais, la trentaine, et est la chillance incarnée. Son idée est de remonter l’arc antillais pendant 3 mois jusqu’à arriver au Yucatan. Au programme : visite de la Dominique, la Guadeloupe, Antigua, quelques petites îles inconnues, les Iles Vierges Britanniques, Porto Rico, la République Dominicaine, Cuba, et enfin le Mexique. Ce plan nous paraît assez idyllique, aussi, le lendemain de notre rencontre, Agathe et moi confirmons. Nous proposons qu’Anaëlle, une copine rencontrée à l’auberge se joigne à l’équipage, ce qui ne pose aucun problème. Le départ est prévu quelques jours plus tard, le temps d’organiser un bivouac sur une plage avec Matthieu, une randonnée le lendemain à Morne Larcher, puis un dernier barbecue avec les copaines.



Ce mois passé en Martinique a été l’occasion de faire le plein de rencontres stimulantes, d’explorer une île de manière plus approfondie, de prendre le temps de poser les pieds sur terre. Au fil des rencontres, notamment féminines, chacune se livre et raconte ses expériences maritimes entourée d’hommes aux comportements inadéquats, douteux, masculinistes et/ou sexistes. Le milieu de la voile a ses particularités, et semble vivement condenser les problématiques patriarcales actuelles qui ne demandent qu’à être renversées.

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