Un samedi se lève et sonne l’heure du départ. Les premiers jours, la mer se presse et s’entortille sur elle-même. Mon corps s’habitue aux mouvements imposés par les flots. Je tends l’oreille et reste à l’écoute de moi-même. Au moindre indice, de la contraction d’estomac au début de nausée, je plonge ma langue dans un verre d’eau et offre à ma bouche un aliment à mastiquer. Tout y passe tant que ça tasse et que ça masse mes intestins. Le mal de mer m’épargne à l’extérieur mais aussi à l’intérieur lorsque je tangue quand je cuisine, que je titube quand je me douche, que je me cogne lorsque je marche.
Notre vie à bord est scandée par les quarts de nuit – de 20h à minuit, de minuit à 4h, de 4h à 8h. Il faut guetter dans la pénombre, repérer les lumières alentour, esquiver les possibles collisions. Même au bord du monde, les Hommes manquent de se cogner dedans. Les premières nuit sont marquées par la lune. Son large oeil rond souffle sur la mer avec un visage familier. Sa douceur me rassure, c’est un phare souriant. Il y a des nuits où elle me surprend à se lever, rouge de vie, entre les mains lisses d’une vague. Parfois, elle part se cacher dans l’autre bout du ciel et l’encre de la nuit entoure le bateau et mes yeux. Seules les étoiles ponctuent encore le ciel de milliers d’étincelles. Certaines naissent si bas qu’elles paraissent se noyer dans la mer. Les plus espiègles jouent à se passer devant et filent en riant. Comme tant d’autres avant moi, je confonds le clignotement des étoiles avec les lumières des mâts. La voile du génois à l’avant du bateau semble montrer la voie en plein cœur de la nuit.

Lorsque mon quart m’entraîne aux confins de la nuit, je vois le ciel qui s’éclaircit. Timide, il commence par rougir. Puis ses couleurs se déploient. Le soleil s’extrait de l’eau, à côté de là où, plus tôt, s’est réveillée la lune. Le matin s’avère être un moment magique pour barrer. Quand le bateau est encore endormi, mes mains se placent sur la barre, je note le cap sur le compas, et prends en charge le tracé du voilier. Au fil du temps, les heures se marchent dessus et les rayons éparpillent leurs paillettes entre les plis de l’océan. Cette vision est pour moi synonyme de liberté : l’horizon brille de mille feux éclairant un passage rempli de promesses pour demain. L’après-midi s’écoule entre les plaisirs d’une sieste et la contemplation de l’océan. Des effluves de pain frais, de cuisine italienne, autrichienne ou française effleurent nos narines.

A la moitié de notre traversée, le vent s’essouffle, et pour s’échapper d’une dépression qui nous poursuit, le moteur doit être allumé. Mais le calme de la mer nous permet de nous plonger dedans. Au milieu de l’océan, avec pour seul repère le bateau devant nous, nous immergeons nos corps et laissons flotter nos pieds au-dessus de plus de 4 kilomètres de profondeur. Tout s’exprime en bleu autour de nous : le fond de l’océan qui se teinte presque en noir, la surface de ses rides et celle de ses aplats, le dégradé plus clair du ciel.
Vers 17h, la lumière se pare de toutes ses dorures. Lorsque la mer le permet, je me place debout à l’avant du bateau, les mains enserrant le génois. L’apaisement est total, la planète me sourit. Petit à petit, le coucher du soleil investit le ciel. Pendant plusieurs heures, il mélange les couleurs, peint en différentes teintes avant que le noir n’avale tout alentour. C’est un spectacle chaque soir renouvelé, débordant de magie. Enfin, les premières étoiles pointent dans le ciel. Un nouveau cycle suit et la vie se poursuit.

Ce coin du monde existe secrètement. Bercé par le bruit de l’eau, le murmure du vent, le calme des éléments. Des jours et des nuits s’écoulent sans rien apercevoir d’autre que la planète qui s’étire. La poésie prend vie par le vol d’un oiseau qui effleure la surface de l’eau, par des sauts de dauphins à l’avant du bateau, par le jet lointain de l’évent d’une baleine, par un poisson-volant surgissant de nulle part, des petits ronds qu’il trace sur l’eau quand le mouvement de ses écailles et de ses ailes rejoignent les abysses. La mer respire. Son ventre rond se gonfle et se dégonfle. Des vagues se succèdent. Inlassables. Des vagues se succèdent.

Un autre samedi se lève et mes oreilles se réveillent au son de la musique de Pirate des Caraïbes et de la puissante voix de E. : « Good morning creeeeew ». Je rigole dans ma cabine et en sortant dans le cockpit, aperçoit São Vicente et Sao Antão, un petit bout des dix îles composant le Cap Vert. En 7 jours, nous voilà arrivés.



La plupart de ces lignes ont été écrites au coeur de la nuit, entre minuit et 4h. Ce quart que je redoutais tant s’est avéré être finalement mon préféré et libérer ma créativité. 🌌

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