C’est au tour du dernier membre de l’équipage, Florent, de fouler le sol du ponton de la marina de Tenerife.
Dans les méandres de ma tête, Florent vient d’un temps où les hommes laissent leur assiette sale dans l’évier et vont chercher un tournevis dans la caisse à outil pour trouver quelque chose à réparer. Pour moi, il vient d’un espace où les règles doivent être respectées, où les horloges tournent en avance, où des insinuations s’infiltrent sous la langue et engourdissent les muscles. Dans cet espace-temps, on peut être amené à recouvrir des voix sans même s’en rendre compte, à répondre aux questions, sans en formuler dans son propre palais.
Dans les méandres de sa tête, Florent doit sûrement formuler des considérations sur les espaces-temps dont Mesa et moi provenons. Mais sur le ponton numéro 10 de la marina de Tenerife, son arrivée ne fait que renforcer les liens qui se tissent entre elle et moi. Ensemble, nous partons explorer les forêts du Parque de Anaga, et sur le chemin du retour, j’initie Mesa au stop. Nous nous accrochons aux accoudoirs dans un bus qui tourne sur lui même dans les montagnes du nord. Nous nous baignons dans un océan sur lequel bientôt nous naviguerons. Une nuit sur deux, l’une de nous dort dans un hamac que l’on accroche au gréement du bateau.

Un matin pas moins ensoleillé qu’un autre, je reviens d’une promenade en ville. A peine mes sandales enlevées et mes doigts de pieds sur le ponton, E. nous annonce « qu’il faut que l’on parle ». Phrase ô combien maudite et annonciatrice de mauvaise nouvelle. Mesa interrompt sa session de yoga et le doute s’installe dans nos têtes. Pourvu que le départ ne soit pas encore retardé, voire pire, annulé. Mais E. nous annonce que Florent doit repartir en avion pour une histoire d’administration. Il sera resté quatre jours avec nous. Il est arrivé comme il est reparti : en précipitation.
L’équilibre revient au cœur de notre trio. Ensemble, nous louons une voiture pour explorer l’île. Parfois, E. nous dépose au bord d’une plage ou au pied d’un sentier de randonnée ; en attendant notre retour il fume des cigares, se promène alentour, boit une bière ou deux. Avec Mesa, on se balade au pied du Teide, ce volcan en plein centre de l’île, le plus haut sommet d’Espagne. Là où les chemins sont bordés de charmants murets de pierres, où la lave en fusion il y a des millénaires a laissé une trace entre le sable et les rochers, où, seules, dans l’immensité d’une plaine désertique ponctuée d’un volcan, nos pas font résonner le ciel et crépiter la terre.
Notre séjour à Tenerife s’étant prolongé d’une semaine suite aux réparations du bateau, nous avons le temps de rencontrer nos voisins de pontons. La marina regorge de voix qui s’élèvent en français : celle d’Hélène qui traverse l’Atlantique en passant par le Cap Vert – malheureusement nous ne pourrons pas rejoindre son équipage car elle partage déjà sa cabine avec ses ami·e·s – celle d’Ingrid, qui selon mes estimations, doit approcher des 70 ans, et dont le rêve a toujours été d’habiter sur un voilier. Bien qu’elle ne sache pas naviguer, elle vit maintenant son rêve éveillée.
La salle de bain des femmes de la marina s’avère particulièrement propice aux rencontres. À moitié nues, sortant de la douche, ou se dévêtant pour y aller, on se croise et se côtoie. Dans la moiteur de la pièce, des confidences féminines s’élèvent depuis les cabines. On se salue parfois au lavabo, la bouche pleine de dentifrice, incapables d’articuler. On ne sait plus s’il faut dire hello, hola ou bonjour, alors on attrape la première langue qui se fraie un chemin dans nos gorges et on laisse nos yeux parler plus fort que nos bouches.
Enfin, les réparations sur le bateau avancent ; les préparatifs aussi. Chaque trappe, chaque placard et le moindre recoin se trouve rempli de plus de nourriture qu’il n’en faut. Les jours s’écoulent lentement et à chaque lever de soleil, le départ nous fourmille un peu plus dans les jambes, dans le ventre et dans les oreilles.





Certains prénoms et détails ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes évoquées.

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