Tenerife – rencontre avec E. et Mesa

L’aventure commence au ponton numéro 10 de la marina de Tenerife. J’aurais aimé pouvoir dire qu’elle a débuté sur un ponton français, espagnol ou portuguais. J’aurais aimé pouvoir dire que mes pieds sont restés à terre et sur la mer et n’ont pas volé trop haut, jusqu’à dépasser les nuages, jusqu’à deviner de microscopiques voiles blanches sur une étendue d’eau et à admirer le sommet d’un volcan sans même se tordre le cou. J’aurais aimé pouvoir dire que mon empreinte carbone n’a pas été trop entachée par un voyage, même s’il est des plus lointains. Mais ce n’est pas le cas.  

25 septembre 2025, 11h06. Mon doigt appuie sur le téléphone rouge pour achever l’appel vidéo qui a duré une vingtaine de minutes. Un skipper autrichien, à la recherche d’équipiers pour rejoindre le Cap Vert depuis les Canaries a posté une annonce sur un groupe facebook. L’annonce est succincte. Elle n’est pas assortie de photos du bateau, de l’équipage ou des navigations passées. Pas plus qu’elle ne déclenche des centaines de likes ou de commentaires de la part de bateau-stoppeur·euse·s qui, comme moi, sont à la recherche d’un voilier. Elle est moins accrocheuse que d’autres, moins putaclic mais plus simple et efficace. Elle est parfaite, donc.

Je repose le téléphone sur la table basse vert sapin. Si je le veux, j’ai un bateau pour le Cap Vert. Je prends 24h pour peser le pour et le contre. D’un côté, le skipper, E., m’a inspiré confiance, et notre première conversation était fluide et facile. J’apprécie son humour et surtout son honnêteté lorsqu’il m’annonce qu’il fume beaucoup et que si cela me gêne, ça sera sûrement un problème. Il a de l’expérience, et je sens que je peux apprendre à ses côtés, qu’il souhaite transmettre son savoir. D’un autre côté, cela m’oblige à commencer par monter dans un avion, à trouver un autre bateau au Cap-Vert pour traverser, et à vivre plusieurs semaines dans la fumée. Après une courte tergiversation, je décide de suivre mon instinct et accepte de faire partie de l’équipage, qui pour l’instant n’est composé que de lui et moi, avec la condition que nous soyons au moins trois – la règle de sécurité de base pour une femme étant de ne pas monter seule avec un capitaine, pour des raisons plus qu’évidentes.

Un mois plus tard, je quitte ma polaire et l’automne parisien pour le soleil des Canaries. Ici, t-shirt, short, lunettes de soleil et crème solaire sont à nouveau de mise. Je récupère mon sac à dos sur le tapis roulant de l’aéroport, monte dans un bus, et marche jusqu’à la marina, où m’accueillent E. et Mesa. Mesa, diminutif de son prénom italien, est la dernière personne à avoir rejoint l’équipage, et la première arrivée. Son grand sourire se fraie aisément un chemin derrière ses sourcils fraîchement décolorés et sa coupe wolf cut. A côté de nous deux, E. ressemble à un géant. Le soir même, il nous traitera de punks, moi avec mon crâne rasé, elle avec ses sourcils presque blancs.

On s’apprivoise tous les trois sur le bateau à quai. E. ne sort en mer que pour les grandes traversées, nous n’avons donc pas de navigation prévue avant le départ d’ici une dizaine de jours ; mais nous ne nous ennuyons pas pour autant. Dès le lendemain de notre arrivée, un gréeur envoyé par l’assurance monte au mât pour vérifier si des réparations ne doivent pas avoir lieu. Entre deux devis, il nous détaille son enfance dans la campagne anglaise entre pêche, chasse et balades en forêt, nous raconte sa chute de 1 mètre depuis le haut d’un mât et, en faisant durer le suspens, la fois où, à la MacGyver, il a dû boucher un trou dans la cale d’un voilier avec un oreiller et des planches de bois. Malheureusement, des réparations sont à prévoir sur le hauban avant de prendre le large. Des réparations qui coûtent cher et qui retardent notre départ.

Mais la vie est douce à la marina de Tenerife, au ponton numéro 10. Je commence mes journées par une session de yoga à côté du bateau, une marche dans la ville, un temps juste pour moi. Et puis chaque jour, on ne sait jamais trop à quelle heure ou à quel moment, E. nous apprend les rudiments de la voile et de la navigation en pleine mer. Il nous explique la différence entre le vent réel et le vent apparent, nous apprend les priorités sur l’eau, nous montre les drisses, les écoutes et les ris, les lignes que l’on tend et celles que l’on relâche, la VHF, l’AIS, le traceur GPS. Bien sûr, tout cela en anglais, alors je traduis dans ma tête les mots que je connais déjà en français et je retiens les nouveaux en anglais. On passe nos soirées à apprendre et réviser des nœuds : noeud de chaise, noeud papillon, noeud de cabestan, noeud de taquet. E. nous fait des quiz et des recaps, il répète les mêmes choses avec pédagogie et une patience infinie. Il nous donne des conseils pour la suite du voyage, nous raconte des histoires venues des Caraïbes et de Colombie.

Alors que l’on commence tout juste à avoir notre routine à trois, le dernier membre de l’équipage arrive bientôt sur le pont.

Certains prénoms et détails ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes évoquées.

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